Entretien avec Adlène Meddi

"Depuis l’indépendance, le printemps algérien n’a jamais cessé d’exister"
Adlène Meddi : entretien accordé à Ibtykar en octobre 2018

Bonjour Adlène Meddi, nous célébrons, en ce mois-ci, le trentième anniversaire des événements d’Octobre 1988. Si on prête à ce soulèvement populaire plusieurs épithètes, le mouvement Ibtykar considère qu’Octobre 88 est surtout une révolte inachevée. Quelle est votre lecture ?


Bonjour, oui, il s’agit plutôt une révolte « achevée », dans le sens « assassinée ». Beaucoup spécule sur les « complots » divers autour de ces évènements, oubliant qu’il s’agissait aussi d’un point de rupture après deux décennies de mouvements syndicaux, politiques, culturels, sociaux, etc., dans la clandestinité ou au sein des arcanes du pouvoir. Octobre marque le décalage entre le mouvement de l’Histoire et les appareils de l’État dépassés face aux diverses dynamiques citées. La centralisation de la décision, le refus de l’autonomie, le paternalisme sociopolitique et le recel des valeurs de Novembre auront vécu. Octobre 88 est donc un cumul et non un accident de l’Histoire, peut-être des parties en ont tiré parti, paradoxalement les pires (les islamistes) et les meilleurs (les réformateurs) ; mais ce moment demeure un moment où le mur de la peur est tombé, même si on le dépeint, aujourd’hui, comme un « printemps arabe » précoce, ce n’est que propagande : depuis l’indépendance, ce « printemps » n’a jamais cessé d’exister (même durant les années 1990), car les exigences de dignité, de diversité culturelle et religieuse et de justice sociale n’ont jamais disparu des champs des luttes.



Les réformes politiques majeures introduites en 1989 n’ont permis d’achopper ni sur une véritable démocratie, ni un État de droit. Pire encore, les libertés individuelles et collectives se sont érodées durant la dernière décennie. Comment pouvez-vous l’expliquer ?


Souvent, le recentrage sécuritaire et prétorien des années 1990 est avancé pour expliquer ces reculs. Cela est partiellement vrai, puisque les appareils de l’État, interrompus dans leur évolution pour devenir des institutions, ont préféré le réflexe atavique de durcissement et de centralisation : deux mécanismes que les tenants du pouvoir à l’époque pensaient, à tort, qu’ils étaient les garants d’une meilleure prise en main de la situation. Et c’est tout le problème : ces prétoriens, avec toute la bonne foi qu’on peut leur accorder vu les circonstances (une violente insurrection islamiste), étaient conditionnés par l’idéologie de la stabilité et du « coup de sifflet » qui met fin autoritairement aux « errements » de la société. Octobre 88 a été assassiné parce que même les réformateurs n’ont pas assumé que la société voulait s’autonomiser. Il a été « achevé » parce que les prétoriens pensaient dur comme fer que « ce peuple ne méritait pas de réfléchir de manière autonome ».

Mais le coup de grâce vient surtout des « fictions » montées en toute hâte par les réformateurs pour bousculer l’ordre établi des apparatchiks du parti unique et du bloc sécuritaire. Une formalisation forcée des luttes de plus de deux décennies a produit des acteurs de la « société civile » qui devaient porter les réformes et surtout les pérenniser. Or, les profils à lancer pour incarner ce saut historique devaient absolument obéir à un équilibre entre l’élan réformateur et les exigences de cet ancien système qui savait que l’aventure démocratique ne ferait pas long feu. Cet amalgame, ces cocktails « apparatchiks-pseudos démocrates » ont miné tout élan réel des vraies réformes. Enfants du système « unique », ils sont condamnés à reproduire les tares de ce régime : l’opacité, les logiques de l’allégeance en lieu et place de la compétence, et la rapine, même la plus symbolique.

La « fiction », le simulacre, ont été plus puissants que les enjeux transitoires d’un pouvoir qui, entre temps, s’est perpétué en rappelant aux « démocrates » et autres « héros » des libertés qu’ils ne seraient que SA création. Un chantage qui marche fort bien, car les dés sont pipés depuis le début, malgré les sacrifices et les engagements des plus sincères acteurs (qu’on retrouve où exilés, où morts où marginalisés).



Le système qui gouverne le destin de l’Algérie a su démobiliser les Algériens en jouant sur la peur et l’insécurité d’un « nouvel octobre ». Comment peut-on sortir de ce piège et créer les conditions d’un réengagement pacifique et citoyen ?


Je ne crois pas que le système ait cette capacité de démobilisation : la thèse du master mind n’existe pas à mon avis. Le système joue sur ce qui est préexistant dans la société : la perte du cumul des combats démocratiques, syndicaux, etc., et l’absence de réelle alternative proposée par l’opposition. Il faudrait analyser d’abord pourquoi la société ne marcherait pas dans les plans de réformes, pourquoi aucun discours ne la mobilise hormis la religion ou la peur. Mais en fait, ces atavismes ne sont pas propres à notre société : dans les sociétés occidentales, ce n’est pas l’idéal de justice ou de démocratie qui mobilise ; c’est plutôt les peurs et les menaces sur le pouvoir d’achat ou le confort. L’opportunité que nous avons en Algérie est que les notions de justice, de hogra, de dignité, sont très mobilisatrices et font émouvoir nos concitoyens plus que n’importe quel discours idéologique.

Quant au « réaménagement » pacifique et citoyen : je crois sincèrement que la seule issue est de commencer par soi-même dans le sens où, même dans les sphères privées ou d’opposition, nous avons reproduits quasi à l’identique les mécanismes néfastes qu’on dénonce dans le système au pouvoir. L’autre idée est d’analyser ce système : qui le fait ? Qu’est-ce qui les mobilise ? Quelles seraient les rationalités qui président à son fonctionnement ? Ces questions restent toujours otages d’un certain « folklore » de l’opposition qui invente des discours et des postures en lieu et place de la réflexion et de la proposition.



IBTKAR est un mouvement citoyen et politique composé majoritairement de jeunes. Quel message pouvez-vous envoyer à la jeunesse algérienne afin qu’elle se mobilise pacifiquement pour une Algérie meilleure ?


Humblement, je crois que faire son job correctement et avoir de l’ambition et de l’affection pour soi et sa communauté ne peuvent que pousser vers le changement, vers le meilleur.

Cela paraît naïf et expéditif : et pourtant c’est la plus grande difficulté pour tout acteur algérien qui souhaite avancer dans son pays (et pour son pays). La réalisation de soi, de manière autonome et constructive, reste un défi quotidien pour tous ceux et celles, jeunes ou moins jeunes, qui travaillent à imposer l’excellence.

Étrangers, Algériens, Algériens nés ailleurs ou de nationalités autres… Toutes et tous, pour ceux que je connais, passionnés par le pays et par leurs projets, se réveillent chaque matin en ayant en tête d’avancer eux-mêmes et de produire une énergie positive pour ce pays. La bureaucratie, la paranoïa, l’incompétence des structures apparatchiks, la corruption endémique, l’absence de la valeur du travail, etc., n’arrivent pas à les décourager.

L’autre défi, essentiel : la citoyenneté. Le peuple algérien a sacrifié ce qu’il a de plus cher pour recouvrer sa liberté : et chaque jour il se bat pour sa citoyenneté pleine et non négociable, non soumise au chantage. Être citoyen c’est aussi bien payer ses impôts en sachant exactement où iront les ressources financières publiques et ne plus avoir peur en entrant dans un commissariat. La citoyenneté n’est pas qu’un fantasme occidental : c’est une pleine réalisation de soi, une projection vers l’avenir avec un ancrage dans nos passés et nos patrimoines communs.

Adlène Meddi né le 16 août 1975 à El Harrach, banlieue Est d'Alger, est un journaliste, reporter et écrivain algérien d'expression française. Il est depuis 2009, le rédacteur en chef de l'hebdomadaire El Watan weekend.



*Cet entretien a été publié dans notre newsletter d'octobre 2018. Pour recevoir notre newsletter mensuelle directement dans votre boîte email, souscrivez ici

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